Dispositif

Vous trouverez dans ce recueil six nouvelles, en trois langues (2 en français, 3 en anglais, 1 en espagnol), ici en français, écrites par 23 doctorant·e·s en informatique de l’Université de Lorraine, dans le cadre d’un marathon d’écriture de deux jours, début novembre 2022. 

Ce marathon d’écriture était un pari, pas complètement fou, car tissé de fils déjà éprouvés : les DIY (Do It Yourself) que j’utilise dans le cadre de mes cours sur l’éthique depuis 2017 et les ateliers Recoding Black Mirror, co-organisés par Mathieu d’Aquin de 2017 à 2019. 

Plutôt que de faire un cours théorique sur l’éthique de l’IA, nous avons proposé une approche par la pratique de l’imaginaire. L’écriture créative pousse en effet à dérouler l’histoire jusqu’au bout, à développer les personnages, qui ne sont plus alors de simples chiffres, des abstractions, mais des êtres sensibles. 

Isabelle Stengers, philosophe des sciences, a dit lors d’un entretien à Médiapart en février 2023 : « Ce n’est pas de savoir dont ils manquent, c’est d’imagination.» (https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/030223/ faut-il-arreter-la-recherche). Ce marathon d’écriture nous a démontré que rien n’est plus faux concernant les jeunes chercheu·r·se·s. Ce dont iels manquent, c’est d’espaces pour exprimer leur imaginaire et c’est à nous, enseignants, de les créer. 

L’équipe organisatrice (Aurore Coince, Mathieu d’Aquin, Maxime Amblard, Marc Anderson et moi-même) a beaucoup travaillé sur le dispositif, qui a fonctionné au-delà de nos espérances. Celui-ci est centré sur un lieu, si possible un peu isolé, en tous cas éloigné des laboratoires des doctorant·e·s. Ce lieu doit être agréable, suffisamment grand pour accueillir tout le monde en session plénière et découpable en plusieurs espaces, pour le travail en équipes. Il doit permettre également d’y prendre les déjeuners et les pauses café. Le Château du Montet, site de l’Université de Lorraine, était parfait pour cela, avec une très belle salle au rez-de-chaussée, attenante à un espace détente, et de petites pièces isolées les unes des autres au dernier étage, équipées de tableaux blancs. 

Nous avons fourni aux équipes des post-it de couleurs, des feutres et du papier. Nous avons également créé un dépôt Git pour y héberger les créations. 

Voilà pour l’esprit.

Pour le corps, nous avions prévu des boissons chaudes et demandé aux participant·e·s d’apporter des gâteaux faits maison. Chacun pouvait descendre refaire le plein n’importe quand pendant la journée, s’installer sur un canapé et discuter avec nous. Ainsi, tout était centralisé dans un même espace chaleureux, un peu isolé du monde habituel, limitant les tentations de dispersion et favorisant les interactions. 

Les interventions théoriques ont été limitées au minimum et ont eu lieu en début de matinée, le premier jour. Après une courte introduction sur le déroulé des deux jours, j’ai survolé en 30 minutes les bases philosophiques de l’éthique, puis Sarah Carter a présenté un cas d’étude (30 minutes) et Ilaria Tiddi a parlé de l’expérience Re-coding Black Mirror (30 minutes). Pendant la pause café qui a suivi, les participant·e·s se sont réparti·e·s en groupes et se sont ensuite installé·e·s dans leur pièce. Iels ont choisi leur sujet (nous en avions de prévu en cas de panne d’inspiration, mais ils n’ont pas servi) et l’ont annoncé à tout le monde avant le déjeuner. L’après-midi du premier jour a consisté en la construction du scénario éthique. Nous étions disponibles en cas de question et passions régulièrement dans les groupes, pour les pousser à creuser les sujets ou tout simplement les encourager. 

Le lendemain, Diane Ranville, formatrice en écriture créative, est intervenue pendant une heure pour leur donner les outils nécessaires à leur production et le reste de la journée à été consacré à l’écriture. L’aide de Diane a été précieuse tout au long de la formation, pour débloquer certaines situations narratives et donner confiance aux doctorant·e·s. 

Enfin, en fin de journée, le deuxième jour, chaque groupe a présenté sa création à tout le monde, soit en la lisant intégralement, soit en se limitant au début, pendant 10 minutes. Ce fut un très beau moment, émouvant et très bienveillant. Nous avons tou·te·s été surpris·es de la qualité et de la variété des productions, qui sont non seulement de véritables pépites de réflexion éthique, mais surtout de très belles et étonnantes histoires. 

Les retours des doctorant·e·s ont été unanimement positifs, iels ont visiblement apprécié ces deux jours et l’écriture créative leur a permis de rendre les questions éthiques plus vivantes et de les approfondir. Plus important encore, iels sont fièr·e·s de leurs productions, qu’iels partagent ici avec vous avec enthousiasme, en espérant que vous prendrez autant de plaisir à les lire qu’iels en ont pris à les écrire et nous à les voir éclore. 

Karën Fort, Maîtresse de conférences Sorbonne Université, chercheuse dans l’équipe Sémagramme du Loria (CNRS, Inria, Université de Lorraine). 

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